Corée : au tal masqué ohé, ohé !…

Le Japon a ses spectacles de Noh et la Corée ses talchum. Il s’agit dans les deux cas de danses masquées. Au départ, ces danses ont une vocation shamanique : on porte des masques pour chasser les mauvais esprits en leur faisant peur – le mot « tal » signifie « masque » ou « malchance / maladie » en coréen.

En Corée, des masques en papier sont fabriqués une fois par an pour pratiquer cet exorcisme. Puis, un officiel soulève le problème du coût que doivent supporter les familles chaque année pour fabriquer ces talismans éphémères et soumet l’idée, validée, que l’on fabrique des masques en bois qui pourront être réutilisés d’année en année. De là sont nés des personnages hauts en couleur aux traits exagérés, propices aux satires : l’aristocrate hypocrite et cupide, le moine concupiscent, la concubine aguicheuse… Si les riches en prennent pour leur grade, les gens du peuple ne sont pas en reste : l’ivrogne, la grand-mère pleurnicharde ou encore l’idiot du village sont tout autant moqués.

 

Une tradition coréenne

Cette tradition se retrouve à peu près partout en Corée, avec des variantes. Chaque ville ou village développant son propre spectacle autour d’une trame commune :

  • Danse d’exorcisme destinée à purifier la scène
  • L’épisode du yangban (coréen pour « aristocrate ») où deux aristocrates sont en conflits avec un serviteur
  • L’épisode du moine où un moine concupiscent tente de séduire une jeune femme qui part finalement avec un autre moine qui lui fait un enfant…
  • L’épisode de la vieille femme – Halmi – qui retrouve sont mari dans les bras d’une concubine

En plus de modifier cette trame à l’envi, chaque contrée crée son propre style de masque. Certains sont gros, voire énormes, d’autres petits, colorés ou non… Une seule règle : les traits du visage sont déformés à l’excès et certains personnages arborent mêmes des pustules, plus ou moins grosses et abondantes selon les régions.

On peut classer les talchum en deux catégories :

  • les performances spontanées créées dans les villages à l’occasion des festivals Seonangje ou Dongje
  • les performances faisant intervenir des acteurs professionnels

 

Le talchum d’Hahoe

 

Le talchum auquel j’ai pu assisté appartient à la première catégorie et est donné dans le village de Hahoe. Les masques utilisés pour cette performance ont été déclarés trésors nationaux. Il y en avait 14 au départ mais 3 ont mystérieusement disparu. Les représentations actuelles sont donc amputées de 3 personnages…

 

Un trésor national

Mais trêve d’explications, laissez-moi vous présenter les personnages intervenant dans notre intrigue :

 

Les masques du talchum d’Hahoe sont sculptés dans des blocs de bois et comportent deux parties : le visage et une mâchoire inférieure mobile. Cela permet aux acteurs de mieux rendre les émotions de leurs personnages : en penchant la tête en arrière, la mâchoire s’ouvre en un large sourire, tandis qu’en inclinant la tête vers l’avant, la mâchoire se ferme dans un rictus de colère. Il existe ainsi un proverbe à propos de ces masques qui dit qu’ils sont tellement spirituels qu’ils sourient et se mettent en colère en même temps que les acteurs…

Vous aurez peut-être remarqué que le masque d’Imae ne possède pas de mâchoire inférieure. Écoutons ce que dit la légende à ce propos :

« Il était une fois un jeune homme du village [de Hahoe] nommé Heo. Les Dieux lui avaient ordonné de fabriquer 14 masques. Il ne sortait jamais et tenait son travail secret en condamnant la porte de son atelier par des liens serrés. Mais un jour, une jeune fille éprise de l’artisan ne put contenir son désir de voir le visage de son bien-aimé et força les scellés. Heo, qui était en train de poser des cheveux sur le masque d’Imae, mourut sur le champ. Et parce qu’il n’eut pas le temps de faire la mâchoire d’Imae, le masque fut utilisé tel quel… »

Ces mâchoires qui rendent le jeu des acteurs plus expressif valent aux Hahoe Tal d’être les seuls masques de Corée à être classés « trésor national ».

L’intrigue…

L’histoire du talchum d’Hahoe comporte six actes :

  • Le porter sur les épaules
  • Le Juji madang
  • L’épisode du boucher
  • L’épisode de la vieille femme
  • L’épisode du moine déserteur
  • La dispute de Yangban et Seonbi

1) Le porter sur les épaules / l’entrée en scène de Gaksi

Les instruments – qui dit danse, dit musique – entrent les premiers en scène, ils sont 6 : cinq percussions et un instrument à vent qui assure à lui seul la mélodie. Suit Gaksi qui ne touchera jamais le sol puisqu’elle sera portée sur les épaules d’un acteur, démasqué (ici, celui qui joue le moine Jung). Il faut replacer cette scène dans son contexte d’origine : chaque année, le talchum était joué dans le village comme une pratique shamanique. Il s’agit, à la fois d’éloigner les mauvais esprits et de célébrer la déesse de la fertilité et des récoltes. Aussi, autrefois, le spectacle commençait-il au cœur du village, près de l’arbre sacré – aujourd’hui vieux de plus de 600 ans – nommé Samsindang (littéralement « maison de la déesse Samsin »).

Les anciens pensent que l’esprit des dieux habite certains arbres. Gaksi grimpait donc dans l’arbre sacré et rejoignait la scène sur les épaules d’un des acteurs car, comme toute déesse qui se respecte, elle ne doit pas fouler le sol impur.

Le rôle de Gaksi est aussi parfois sous-titré « la mariée ». Il faut savoir que ces spectacles étaient également l’occasion pour les jeunes gens de rencontrer leur futur(e) époux / épouse puisqu’acteurs et spectateurs étaient joyeusement mélangés dans une grande fête où tout le monde dansait.

2) Juji madang

Deux Juji effectuent une danse des lions. Cet épisode a pour vocation de purifier la scène en éloignant les mauvais esprits.

3) L’épisode du boucher

La scène étant maintenant purifiée : the show must go on. Et le moins que l’on puisse dire est que le spectacle est un peu grivois. L’épisode du boucher a pour vocation de dénoncer l’hypocrisie des bourgeois qui adorent le sexe mais en font un tabou. Ici, Baekjeong le boucher tue un taureau pour lui voler son cœur et ses coucougnettes qu’il tente de vendre au public…

 

4) L’épisode de la vieille femme

 

L’épouse délaissée pour la concubine qu’est généralement Halmi dans la tradition des talchum coréens est ici modifiée. L’épouse en colère qui trouve son mari dans les bras d’une concubine après trois ans d’absence est ici remplacée par une grand-mère pleine de tristesse qui chante son chagrin : veuve depuis l’âge de 15 ans, Halmi a aujourd’hui 80 ans et mendie chaque jour pour gagner son pain…

 

 

5) L’épisode du moine déserteur

 

Halmi et son écuelle laissent la place à Bune. La jeune élégante arbore des couleurs chatoyantes et danse délicatement sur la scène. Discrètement, elle regarde à droite et à gauche si personne ne l’observe. C’est qu’elle doit s’acquitter d’une tâche privée…

 

L’élégante est ici surprise à uriner par le moine Jung. Cette scène a pour but de critiquer les moines de petite vertu qui, lors de leurs incursions dans le monde du commun des mortels, délaissent leurs engagements et ne contiennent plus leurs pulsions, s’adonnant à la boisson et à la fornication.

 

Témoins de la scène, Choraengi et Imae se gaussent déjà à l’idée de mêler leurs maîtres respectifs, Yangban et Seonbi, à cette affaire sordide…

 

Choraengi et Imae sont les descendants de Maltugi, le serviteur qui maltraite traditionnellement les yangban dans les talchum coréens…

 

6) La dispute de Yangban et Seonbi

 

Yangban et Seonbi sont deux aristocrates. Imbus de leur personne, ils cherchent chacun, par l’érudition de leur discours – mais surtout par le rang de leurs ancêtres – à prouver leur supériorité. Sur ce, arrive Bune, qui en a terminé avec Jung. Feu les beaux discours, c’est à celui qui séduira la concubine…

Halmi débarque à son tour et se fait rejeter par les aristocrates. Arrive alors le boucher, avec ses parties de taureau à vendre. Il vante leur pouvoir viril. Les deux aristocrates s’arrachent la primauté de l’offre d’achat et se battent littéralement pour ces couilles de taureau… Halmi a finalement le dernier mot : « en 80 ans d’existence, je n’avais jamais vu une chose pareille ! »

 

 

7) Final

L’absurdité de la situation conduit finalement au but sous-jacent du spectacle : danser tous ensemble, malgré nos différences…

 

Le musée international du masque

Seung Hwan

 

De nombreuses informations sur les tal et les talchum, de Corée et de Navarre, ont été recueillies lors de ma visite au musée international du masque de Hahoe. Ouvert en 1995, ce musée dédié aux masques du monde entier est le seul consacré à cette thématique en Corée du Sud.

Si vous y faites un tour, terminez par une pause bien méritée au café tenu par Seung Hwan : il prépare de délicieux pains au lait…

 

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