Corée : se prosterner 108 fois devant Bouddha…

La Corée, c’est aussi une longue tradition bouddhique. J’ai testé la vie de bonzesse le temps d’un week-end dans l’un des plus anciens temples de Corée : Haein-Sa. Mais, attention, ce n’est pas un long fleuve tranquille : lever à 4 heures du matin pour rendre hommage à tous les êtres éveillés de la Terre, puis entrainement à la cérémonie des 108 prosternations et méditation avant le petit-déjeuner, frugal et dans un silence strict…

Le temple

 

Construit à partir de l’an 802 sous le reigne du roi Aejang de Silla, Haein-Sa est situé – comme la plupart des temples coréens – dans les montagnes, à une heure trente de route de la ville de Daegu. En effet, la tradition du Ganhwa Seon*, la voie du Bouddhisme la plus suivie en Corée, prévoit des périodes de retraites méditatives en hiver et en été. Ainsi, les moines et moniales passent-ils trois mois complets sans sortir de l’enceinte du temple. Il est donc important de choisir un emplacement calme et retiré du monde pour construire un temple. Après ces trois mois de pratique stricte (gyeoljae), les bonzes et les bonzesses font leur sac pour le manhaeng ou « 10 000 bonnes actions ». Il s’agit d’un voyage au cœur des idéaux bouddhistes où les moines cultivent leur esprit et viennent en aide à leurs prochains.

Le pont du paradis (Geugnak-gyo)

Avant d’entrer dans un temple, quel qu’il soit, chacun doit d’abord passer sur un pont enjambant un cours d’eau. Ce pont figure celui qui permet de traverser les huit océans séparant Jambudvipa (le monde terrestre) du Mont Sumeru (le centre de l’univers). Traverser ce pont, c’est traverser l’océan des souffrances du monde matériel en direction de la lumière de l’enseignement de Bouddha.

La porte du pilier unique (Ilju-mun)

La porte du pilier unique, temple d’Haeinsa, Corée

On entre dans le temple par la porte du pilier unique. Elle symbolise l’entrée du Mont Sumeru. Elle doit son nom, non pas au fait qu’elle est faite d’un seul pilier, mais parce que les piliers qui la composent ont la forme du chiffre 1 : ils sont rectilignes et filent droit vers le ciel. Le pilier gauche symbolise le futur, tandis que le pilier droit figure le passé. La porte que l’on traverse entre ces deux piliers est le présent, c’est là que se trouve le vrai bonheur. Ainsi, à l’instar des piliers qui la composent, il faut passer cette porte avec un esprit unique, ancré dans le présent, qui ne se laisse plus distraire par les centaines de pensées parasites qui le détournent du droit chemin.

La porte des quatre rois du paradis (Cheonwang-mun)

Le droit chemin nous amène de la porte du pilier unique à la porte des quatre rois du paradis. Ces rois vivent sur les bas versants du Mont Sumeru. Ils protègent tous les êtres vivants et combattent les forces du mal. Ils ont des attributs différents : épée, dragon, joyau magique, trident, luth ou stupa (monument funéraire bouddhiste) et veillent chacun sur un point cardinal. Ce sont les gardiens du Dharma (ensemble des enseignements de Bouddha). Ils sont représentés chacun sur un pilier de la porte, veillant ainsi sur leur point cardinal respectif et empêchant les esprits maléfiques d’entrer dans le temple. C’est d’autant plus important qu’ Haein-Sa abrite la Tripitaka Koreana.

Le pavillon de la cloche (Beomjong-gak) et les quatre instruments du Dharma (Samul)

Au centre du temple, se trouve une cour comportant un pavillon abritant 4 instruments :

  • un tambour
  • un poisson en bois
  • un gong en forme de nuage
  • une cloche

Les moines en jouent le matin et le soir, pour éveiller et endormir toutes les créatures, sur terre, au paradis et en enfer. La cloche est sonnée 28 fois le matin et 33 fois le soir. Le tambour est utilisé pour enseigner le Dharma à tous les êtres vivant sur la terre, le poisson est joué pour sauver les êtres vivant dans l’eau et le nuage pour calmer les êtres volants et les esprits du ciel.

 

Le hall principal de Bouddha (Daeung-jeon)

Daeung-jeon signifie « hall du grand héros » car Sakyamuni Buddha est salué comme un grand héros. C’est le hall central de la plupart des temples coréens. Il est occupé par une grande statue de Bouddha devant laquelle il est de bon ton d’offrir 3 prosternations comme première action lorsque l’on visite le temple. C’est là que se tiennent la plupart des assemblées concernant le Dharma.

 

Les sanctuaires des trois sages (Samseong-gak)

Trois halls consacrés à des divinités coréennes assimilées par le Bouddhisme complètent le panthéon : les halls du « Big Dipper God », de l’Hermite et du Dieu de la montagne. Le premier était prié pour souhaiter une longue vie à sa progéniture, le deuxième, représenté sous les traits d’un vieil homme avec une barbe blanche et de longs sourcils, était un hermite qui s’est illustré en suivant la voie de Bouddha seul dans la montagne durant une période qualifiée de « Dharma dégénéré » et le troisième veillait sur les fermiers et la vie quotidienne des gens ordinaires ; il est symbolisé par un tigre.

 

Tripitaka Koreana

Le temple d’Haien-Sa est aussi connu pour être une école bouddhique, mais le clou du spectacle, c’est la Tripitaka Koreana ! Ces tablettes en bois contiennent rien moins que tous les enseignements du bouddhisme ou presque. Écrites en 1011, ces tablettes furent brûlées en 1272 lors de l’invasion mongole. Il a fallu 60 ans pour graver à nouveau les 81 258 blocs de bois de 12 centimètres sur 70 répartis en 6568 volumes. C’est la plus ancienne trace des enseignements du Bouddha connue. Elle est conservée dans des pièces spécialement conçues pour sa préservation : le sol est fait de sel, charbon et argile, les blocs de bois sont entreposés sur des étagère surélevées et suffisamment espacés pour avoir un maximum de circulation de l’air qui passe librement par les ouvertures qui permettent de voir, à bonne distance, le précieux trésor…

 

Vis ma vie de bonzesse

Parée pour la vie de bonzesse !

Mais je ne suis pas là pour une simple visite. Grâce au programme Templestay, je vais pouvoir m’initier à la vie monastique, comme si j’avais prononcé mes vœux… le temps d’un week-end…

Première étape : troquer mes vêtements de civile pour un pantalon marron où l’on pourrait loger trois personnes et un gilet gris matelassé pas très confortable. Ensuite, il me faut installer ma chambre : un mince futon sur le sol. Deux autres futons rejoindront bientôt le mien.

Après une visite libre du temple et de la belle forêt environnante, le temps que les touristes s’en aillent, j’assiste avec mes camarades novices à la cérémonie du coucher où des moines se succèdent aux 4 instruments du Dharma pour souhaiter une bonne nuit à tous les êtres de la terre et des enfers…

 

 

Auparavant, une vidéo nous a expliqué les quelques règles de bienséance que nous devrons suivre durant notre séjour.

  • Chasu

C’est la posture qu’il convient d’adopter lorsque l’on marche dans un temple : la main gauche entoure la main droite et les deux mains reposent ainsi sur le ventre, près du nombril, dans une attitude calme et posée.

  • Hapjang

C’est le salut que l’on doit adresser aux moines lorsqu’on les croise dans le temple ou lorsque l’on entre dans un bâtiment sacré. Pour cela, il faut joindre ses mains en forme de prière sur la poitrine, près du cœur et se pencher un peu en avant. C’est un geste de respect et de compassion.

  • The three bowings

Quand on rentre dans un hall ou un sanctuaire, il convient de faire trois révérences en plaçant les genoux, les coudes et le front sur le sol devant la statue de la divinité honorée.

Dernière chose à savoir : en tant que novices, nous devons emprunter les portes latérales. Les portes centrales sont réservées aux moines accomplis.

À table !

C’est maintenant l’heure du repas ou Baru gongyang (littéralement, « offrande dans un bol »). Il convient d’offrir un hapjang en entrant dans la salle à manger, puis, on se range derrière les autres pensionnaires du temple, on attrape un plateau et l’on se sert au buffet végétarien en faisant bien attention de ne prendre que la quantité de nourriture que l’on peut finir : le gaspillage est très mal vu ici. Il faut finir son assiette, et, en silence, s’il vous plaît !!

Quoi de mieux pour digérer qu’un peu de méditation. Notre premier cours nous apprendra surtout à trouver une position à peu près confortable permettant de rester à genou le plus longtemps possible, afin de se concentrer sur son mantra : « Qui suis-je ? ».

Aller, au lit ! Il est tôt, mais le lever le sera plus encore… Malheureusement pour moi, mes voisines de chambrée ronflent… C’est le moment où jamais de me concentrer sur mon mantra… Au réveil, mes colocs se confondent en excuses. Ça pique, mais ce n’est bien sûr pas de leur faute si elles ont joué de la tronçonneuse une bonne partie de la nuit.

Debout !

4 heures du matin, nous voilà à nouveau face aux quatre instruments du Dharma. Les moines ont déjà commencé à réveiller la terre entière. Je garde bien mes mains croisées sur mon ventre. Attention, voilà des moines, hop, je joins mes mains devant ma poitrine et me penche… Aller, direction le hall principal de Bouddha, par la porte latérale. On se déchausse, un nouveau hapjang et on prend un tapis de prière pour rejoindre le reste de la communauté devant l’imposante statue de Bouddha. Trois prosternations et c’est parti pour la cérémonie. On passe la plupart du temps à genoux, mais, attention, quand le gong retentit, il faut se lever et exécuter trois nouvelles prosternations.

J’essaye de suivre le mouvement mais cet épisode me rappelle étrangement la messe du dimanche chez mes grands-parents quand un été j’avais été obligée d’y assister tous les week-ends avec ma grande sœur, ma mère étant à la maternité en train de donner naissance à la petite dernière. J’avais 4 ans, ma sœur 8, et nous ne comprenions absolument rien à ces rites, nous levant et nous asseyant toujours à contre-temps et essayant de faire du playback sur les chants en latin…

Les 108 prosternations

Mais le pire est à venir. En effet, cette messe matinale n’était qu’un échauffement avant la célèbre cérémonie des 108 prosternations. Nous ne la ferons pas en compagnie des autres moines, nous les aurions probablement ralenti… Nous allons dans la salle réservée aux participants du programme Templestay où nous pratiquerons avec une vidéo. Normalement, 40 à 50 personnes se joignent à ces joyeusetés chaque week-end mais un séminaire bouddhique a réduit notre effectif à … 5 apprenties… Les autres novices sont coréennes, alors, pas de traduction de la cérémonie, mais, honnêtement, cela n’aurait pas servi à grand-chose : l’effort est tel que je n’aurais de toute façon pas pu me concentrer sur les mots de la prière. Des mantras sont répétés, 108 fois. La fin de chacun est ponctuée d’un retentissement du gong. Et quand le gong sonne… On doit se prosterner…

Imaginez : vous êtes debout. Un moine récite un mantra, un peu comme un slam, mais métronomiquement réglé. À la fin, le gong retentit. Cela veut dire que vous devez joindre vos mains comme pour le hapjang, puis vous agenouiller, poser vos deux mains devant vous sur le sol, puis votre front, retourner vos paumes de main, l’une après l’autre, remonter vos mains jusqu’à vos oreilles, puis reposer vos mains, paume face au sol, relever votre front, vous remettre à genoux et vous relever. Écouter à nouveau le mantra. Attendre le gong, vous agenouiller, poser vos mains au sol, puis votre front, etc. etc… 108 FOIS !

Autant dire qu’à la fin, je n’entendais plus rien, excepté le gong. Au début, on regarde la barre de défilement de la vidéo, pour estimer le temps restant… Mais après la 50e flexion… On ne voit plus rien non plus. On se prosterne. Comme un robot, mais de plus en plus grippé. Les mains deviennent moites. On sue. Elles glissent sur le tapis de prière. Les lavent-ils entre deux sessions ? Cela n’a même plus d’importance. À quoi ai-je pensé arrivée à la 70e prosternation, à la 82e… À la 100e ? À la 107e ?… Je n’en sais fichtre rien. Mais à la 108e, j’étais prête à en faire une 109e… Mais quand la voix de la vidéo s’est tue, j’étais bien soulagée. Mes genoux et mes cuisses étaient cassés… Et après ça, il a fallu méditer. Assise en tailleur, j’ai fait le vide, écouté la rivière voisine couler et les oiseaux chanter. C’était bon. Et puis… Il a fallu se relever. Aïe !

6 heures. Petit déjeuner. Même rituel que la veille. Toujours en silence. Puis, quartier libre. J’aurais voulu explorer les environs, observer les moines dans leur vie quotidienne, mais franchement, je n’en avais pas la force, donc j’ai suivi mes collègues novices, direction la chambre, le futon… Le sommeil ne s’est pas fait prier. Mes colocs ont-elle ronflé ? Je n’en sais rien. J’ai sombré, jusqu’à ce que nos hôtes nous hèlent, une heure après. Réveil la bave au coin des lèvres… Et c’est parti pour une visite guidée du temple, en boitant. J’ai le droit à un tour privé, en anglais. Mon « coach » me fait parcourir le labyrinthe dans la cour. Il me demande de ne penser qu’à une seule chose durant tout mon trajet. Je choisis de me concentrer sur le chant des oiseaux. Mais quelqu’un passe l’aspirateur pas loin. Et mes pensées vagabondent… « As-tu réussi ? » me demande le moine à ma sortie du labyrinthe.  « Hell, no ! »

 

« Le départ et l’arrivée se font au même point. Ce point symbolise le paradis tandis que le labyrinthe
représente les désillusions de la vie », m’instruit-il. Y’a encore du boulot pour atteindre la paix de l’esprit ! La visite terminée, un jeune moine se propose de nous conduire dans les temples connexes. Soit… Une petite balade en forêt… Heu… J’avais juste oublié que nous étions en montagne et que mes genoux menaçaient de céder à chaque pas… Pour le plus grand amusement du moinillon… Je ne regrette cependant pas cet effort supplémentaire au milieu d’une nature splendide…

10 heures. L’heure du départ à sonné. Je reprends le bus, direction Daegu. Puis un autre, vers Andong et un troisième qui me conduit, épuisée, au village traditionnel d’Hahoe. Mais, ça, c’est une autre histoire…

Le bouddhisme en quelques mots…

 

  • Ganhwa Seon : Communément appelé Zen, le Seon est une pratique de la méditation originaire de Chine. Dans ce contexte, « gan«  signifie voir et « hwa«  signifie mot. Cette technique de méditation se focalise dur un hwadu* avec lequel il faut faire un afin d’entrevoir clairement la vérité.

 

  • Hwadu : « Hwa » signifie mot, tandis que « du » est la tête. Un hwadu est donc, littéralement, la tête du discours. En méditation, le hwadu est un mot ou une phrase clé qui permet de questionner de manière basique le grand mystère de la vie : « Qui suis-je ? », « Quel est le sens de la vie ? », « D’où vient-elle ? »… Personne ne le sait, mais concentrer sa pratique de la méditation sur ce mantra, aussi appelé « vrai doute«  ou « grand questionnement«  est une porte d’entrée vers la connaissance de soi et de l’ultime vérité.

On se quitte en musique, avec le tambour de Dharma envoyant tous les êtres de la Terre, du ciel, des mers et des enfers… au lit !…

 

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